Secret de Gramenon
Interview, textes : Marie-Ève Lacasse Montage, verbatim, musique originale : Laurent Le Coustumer Diffusion : juillet 2020 Production : RadioVino
VERBATIM
[Michèle Aubéry]
Vous savez, ici, il y avait une villa romaine, il y a plus de deux mille ans, déjà, ça signe un lieu remarquable. Et il y a un tunnel creusé dans la roche, qui fait à peu près quatre cents mètres, et qui servait de réservoir aux romains.
Il y a des signes comme ça où il y a eu de la vie depuis longtemps. Ce lieu, il n’est pas anodin, on le sait. Il y avait une fabrique de tuiles sous Louis XIV, un peu plus loin, là.
Après, plus récemment, mais ancien quand même, on a retrouvé des étiquettes de vin, ça s’appelait Côtes de Gramenon, ça date de 1900.
Donc, on a compris que ce lieu il était unique, et les gens le ressentent en venant là.
On a acheté le domaine avec mon mari. enfin ça n’était pas un domaine du tout, c’était treize hectares de vignes, ici une maison en ruine… Moi, j’avais dix neuf ans, on a travaillé, travaillé, pour restaurer les vignes, on a construit le chai, on a construit la clientèle, tout, on est partis de zéro.
Avec Maxime, ça fait quinze ans qu’on travaille ensemble. Moi, j’avais repris le domaine à peu près six ans plus tôt, au décès de mon mari, et Maxime, par contre, a toujours voulu faire du vin. Et donc il est venu travailler ici, en 2005. Aujourd’hui j’avance sur mes 62 ans, et d’ici quelques mois, de tout est en train de se mettre en place et c’est Maxime qui sera aux commandes du domaine.
Je suis très contente parce que on est arrivé à faire un lieu, ici, où tous les pieds de vigne, on les connaît, Maxime les connait vraiment par cœur. On connaît tous nos gestes, on sait ce qu’il faut qu’on fasse, on sait ce qu’il faut améliorer… Tout est observé et pris en compte. Et tout ça dans un vrai but de pureté, parce que c’est ça qui nous passionne.
(on parle de la cuvée « La Papesse)
La Papesse, c’est assez personnel aussi, c’est parce que, à partir des années 2000, il y avait un collègue qui m’appelait « la Papesse du sans soufre ». Et en plus, dans la parcelle il y avait une borne papale — à Valréas, vous savez, puisque c’est l’enclave des Papes, il y a des bornes, et nous, on avait une borne, à ras la parcelle.
Et du coup, on a mis la carte la papesse du jeu de tarot de Marseille, c’est la deuxième carte du tarot, c’est la première carte féminine, et c’est celle qui détient les secrets, c’est une très belle figure. Ah ça le tarot de Marseille, c’est fabuleux.
Ce qui nous plaît beaucoup dans la biodynamie, et Maxime il est complètement là-dedans, c’est aussi utiliser ce qui est autour de nous. Pour nous, c’est ça l’intelligence d’être agriculteur.
[Maxime-François Laurent]
Ce qui est important, c’est déjà d’observer ce qui se passe chez nous, ne pas appliquer une recette, faire des préparations, acheter des préparations sur un site internet pour les passer, parce qu’on veut avoir l’agrément. C’est observer ce qu’il se passe chez nous, la végétation, notre sol. Ce matin, on a fait de la tisane d’ortie, ça on en fait régulièrement.
[Michèle Aubéry]
Il y a des plantes signatures comme ça, par exemple l’ortie. Dans le Vaucluse ils en n’ont pas… On appartient à un groupe de biodynamistes, ils pleurent tous parce qu’ils ont pas d’orties, nous on a en à 10km (rires), et des magnifiques, des brassées, on connaît les coins et on y va, et ça marche chez nous.
Et c’est vrai ce que Maxime a dit, la biodynamie, c’est surtout de l’observation, se mettre à l’écoute du vivant, avec des gestes simples, de bon sens, et d’amour aussi quelque part, parce qu’on se débarrasse pas du boulot, loin de là, et on prend de la peine pour que chaque geste soit sensé, et porteur.
[Maxime-François Laurent]
Moi j’ai grandi dans cette maison, j’habite la maison juste à côté, je vis au milieu des vignes, hier soir on était encore tard à atteler la machine au tracteur pour aller faire notre préparation ce matin.
Il y a des moments, j’aimerais bien plutôt vendanger tous les un an et demi (ils rient tous les deux). Ça arrive très vite, de plus en plus vite, on a fait le tour des vignes, là on a déjà dix jours d’avance par rapport à l’année dernière, ça veut dire vendanges le 2 septembre.
On peut plus aller loin dans les maturités où on attend que ça soit très mûr, maintenant c’est un combat, on ramasse, sinon on fait que du 16°, et ça, on n’arrive pas à la boire, et personne n’en veut.
Déjà je suis pratiquement sûr de plus planter de grenache à l’avenir, pourtant c’est un cépage qui est planté bien plus au sud, mais c’est très compliqué, parce que chez nous ça me manque énormément d’alcool, et on n’a plus d’acidité.
[Michèle Aubéry]
Des gens se rendent pas bien compte, de ça. Ils disent : ah ils font des vins trop chaud. Voilà, il faut faire du vin glouglou, quand ici, il fait 45 degrés l’été, non, mais on raisonne, là ?
Quand j’entends les gens se réjouir les week-ends du mois d’avril, « youpi il fait beau, on va à la plage », il y a pas un cheveux de leur tête qui pense que c’est très préjudiciable, en premier pour la nature, mais pour eux aussi, quand ils auront plus de moyens de compenser. Et moi, ça ça m’énerve.
[Maxime-François Laurent]
C’est sûr que, par exemple, à Montbizson, dans le village il y a de plus en plus de viticulteurs bio, forcément on est contents parce qu’il y a quarante ans mes parents c’étaient les seuls. Moi j’étais en stage chez un viticulteur, il me disait que mon père c’était un fou, au lycée viticole à Orange il y avait un professeur qui disait « à Montbrison là haut, il y a le fou »…
(Michèle rit)
On sait que ça va dans le bon sens, que la nouvelle génération, il y en a énormément qui passent en bio, qui font attention à ce qu’ils font. Mais moi, j’ai pas envie d’aller polémiquer.
[Michèle Aubéry]
C’est important d’être à peu près à l’aise dans son voisinage aussi. Je veux dire, on est pas des redresseurs de torts, voilà.
On s’est eu fait prendre à partie, assez violemment des fois, même il y a des gens qui nous ont atteints sur nos terres ou quoi, ça c’est arrivé.
[Maxime-François Laurent]
C’est pas forcément le conventionnel ou le bio ou la biodynamie, c’est beaucoup de jalousie, tout est mélangé. C’est ça qui anime, c’est la jalousie. Les gens ils voient que l’article où on a eu une bonne note, ou ils voient qu’on est passés à la radio, mais ils voient pas qu’on est tous les matins dans les vignes, qu’on part pas en vacances, qu’on cherche le geste le plus précis… Tous les gestes comptent.
Après, c’est sûr que beaucoup de conventionnels, ils désherbent un coup au mois de mars, ils embauchent quatre personnes pour tailler leur vignes à la va-vite, après ils font trois traitements avec des produits systémiques, machine à vendanger et terminé.
[Michèle Aubéry]
Ce qui me gêne un petit peu, c’est que nous, le domaine il fait une vingtaine d’hectares, etc. On est très consciencieux comme je vous l’ai dit, et intègres, mais comme on a vingt hectares, on est un peu tenus à l’écart par ceux qui ont la moitié d’un demi-hectare et qui s’imaginent détenir la vérité.
Mais si le vin naturel a progressé, c’est parce qu’il y a eu quelques gens comme nous, qui ont diffusé, juste de par leur surface agricole et sans vouloir en faire des cent et des mille, mais on est arrivé à dépasser le canton, etc. À faire aussi suffisamment de quantité pour s’implanter et faire référence.
Et ce que je regrette, c’est la dérive un peu trop marginale et qui est maintenant imposée comme le modèle. C’est-à-dire que si vous avez plus de quatre hectares, vous êtes vachement impurs, alors que ça reste à prouver (rires).
Je pense que c’est à Maxime de faire le militantisme en continuant qu’on fait, c’est l’action. Les discours, vous savez…
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