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REPORTAGES

Chez les vigneronnes et vignerons, dans les salons, mais aussi partout où il se passe quelque chose et où l'on peut recueillir des témoignages, des tranches de vie, des instants en suspension — en ville ou dans la nature, RadioVino se déplace pour interviewer, enregistrer, archiver…

Julien Merle ou l’art du déplacement

RadioVino a suivi Julien Merle et sa jument Nougatine dans une après-midi de travail dans ses vignes du Beaujolais.
C’est l’occasion pour ce fervent défenseur de l’énergie animale de nous détailler les raisons de ce choix, et de parler décroissance, écologie, modes de vie, et bien sûr biodynamie, avec la visite surprise de Nicolas Dubost, son voisin, en fin de journée.


Prise de son, photos : Thierry Poincin
Montage, verbatim, musique originale : Laurent Le Coustumer (Herr Shinoz – In Motion)

(Julien nous présente Nougatine, jument de 20 ans)
JULIEN MERLE : « C’est une relation de politesse qu’on a avec un cheval, c’est pas du tout une relation de domination, on est dans la coopération, il n’y a absolument pas de contrainte.
Là, je crée un espace et elle me suit. Je ne tire jamais sur ma longe, je la porte, je ne tire jamais dessus.

Il y a cinq ans je savais pas mettre un licol à un cheval, je ne savais rien du tout. J’avais peur, je trouvais que c’était des animaux complètement incontrôlables. En fait il faut simplement apprendre à parler comme eux et leur donner deux-trois codes pour que ça fonctionne. L’éducation compte énormément.

Ce qui est terrible c’est qu’on a sédentarisé ces bêtes, qui étaient à l’origine sauvages, et qu’à force de les contraindre dans des boxes, en leur mettant des fer, de l’alimentation sèche, on a considérablement réduit leur temps de vie. Un cheval maintenant, en box, ça vit douze-quinze ans et après c’est fini.
Un cheval de travail agricole, qui vit au pré avec ses collègues, c’est parti pour trente ans…

(…)

Respecter l’animal c’est la chose la plus importante qu’on doit faire, sans oublier l’usage qu’on en a : il ne faut pas tomber dans l’anthropomorphisme en disant « holala mon petit poney » et en lui faisant des petits bisous sur le nez. On n’est pas dans une approche féérique.

Le cheval c’est une énergie durable, renouvelable, biodégradable, et transportable. C’est-à-dire que je prends l’énergie, je la transporte jusqu’à ma vigne, tandis que le gasoil, tu l’extrais, tu le transportes, il arrive ici, et ensuite après tu le crames.
Évidemment on n’est pas sur la même force de rendement ; un litre de gasoil a un fort rendement énergétique, mais pour l’instant, l’animal sous toutes ses formes — parce que dans d’autres pays on utilise des ânes, des chameaux, des éléphants… — c’est la seule énergie qui se déplace toute seule, pour aller faire le travail dont tu as besoin.
(…)
J’oublie jamais de la remercier, et je lui dis toujours « s’il te plait ». Parce que c’est un collègue de travail.

(…)

Il faut se dire aussi qu’il faut récupérer des gestes qui ont été oubliés il y a quatre-vingts ans. Ça ne fait pas si longtemps dans l’Histoire de l’humanité qu’on a oublié l’usage des chevaux. La première guerre mondiale a été un massacre équin ; on a utilisé la force du cheval pour tirer les canons, emmener les troupes… On a réquisitionné tous les chevaux dans les campagnes, on a fait la guerre avec.
Le monde industriel aussi s’est bâti avec la force du cheval : les mines de charbon avaient des chevaux, les premiers modes de transport étaient tous au cheval… Le monde industriel, après, s’est emballé, mais la base c’était les chevaux. On peut leur dire merci.

(…)
L’idée, dans cette approche du cheval, elle est aussi de se dire : si demain on a envie que d’autres vignerons s’installent, est-ce qu’ils sont obligés d’acheter du matériel hors de prix et de faire des crédits sur quinze ans, pour envisager de l’agriculture propre ? Un cheval ça coûte 5000 euros et un harnais 1500 ; un tracteur viticole c’est 100 000 euros à l’heure actuelle, hydrostatique, qui consomme quinze à vingt litres de gasoil à l’heure…
Dans la vie, c’est pas compliqué, quand tu commences à penser pour qui tu travailles ou comment tu travailles : est-ce que tu travailles pour payer des crédits, ou est-ce que tu travailles pour gagner ta vie ?
Avec le cheval, tu peux tout de suite commencer à travailler pour gagner ta vie.

(…)

Avec combien d’hectares on devrait pouvoir vivre en agriculture ? Le modèle industriel nous a amené à penser qu’il faut minimum dix ou huit hectares. Si tu as un modèle où tu as très peu d’investissements à l’origine, il n’y a rien qui t’obliges forcément à être dans l’expansion, toujours plus, cette croissance infernale… J’ai sept hectares de vignes ; mon idée c’est d’en virer encore deux, de tomber à cinq hectares, et de faire que cheval. Sauf sur un point : la pulvérisation. Parce que j’ai le respect de l’animal, que de toutes façons, il faut quand même rester pragmatique, en terme d’efficacité, là, l’énergie fossile elle est pertinente, parce qu’elle développe une puissance incroyable. Quand tu fais marcher une pulvérisation, ça rentre dans les ceps de vigne… l’idée c’est de pas avoir de maladies.
Il y a des machines pour le cheval, mais c’est pas très efficace.

En fait on gagne en qualité de vie, parce que finalement, envisager l’agriculture sous l’angle de la mécanisation à tout crin… Le moteur diesel il peut fonctionner pendant 8000 heures sans s’arrêter. Par contre l’humain il a forcément besoin de s’arrêter.
Ce que je critique dans le modèle pétrole, c’est cette fuite en avant, c’est ce toujours plus…
Et pourquoi ? Pourquoi je ferais encore plus de vin ? Pour en avoir la charge de vente après ? Parce que le produire c’est une chose, mais après on a la responsabilité de le vendre. Finalement, produire pour qu’après ça reste dans les caves, que ça te fasse des stocks, que tu sois obligé éventuellement de les détruire, ça veut dire que tu as gaspillé toute l’énergie que tu as mise dedans.
L’idée c’est d’être optimum, de ne pas avoir de fuite énergétique dans cette petite bulle, et être ultra-efficace sur le peu de surface que t’as.

Je suis très critique avec la biodynamie comme elle est vendue là. Parce que c’est comme si on se dédouanait un peu de ce qu’a dit à l’origine Steiner. Alors, on part d’une croyance pour aller vers une autre croyance. Steiner, quand on lit le texte, il parle de forces en présence qui sont cosmiques, mais qui sont divines aussi. C’est une philosophie et c’est une croyance, la biodynamie. J’en fais, mais surtout, je me tais. Et quand on lit Steiner, la première chose qu’il dit, c’est : sortez de la monoculture. Ayez des bêtes. Voilà le premier acte de biodynamie réel que l’on puisse faire, au-delà de faire une préparation 500.
Ça reste très très obscur quand même, cette sorte de chamanisme… Ça participe aussi de la starification des vignerons, cette interprétation nébuleuse, un peu foireuse, cette sensibilité…
Non, ce qu’on fait, ça doit être intellectualisé, organisé.

J’ai quand même cette part de sensibilité, pas sur la divinité, mais sur le temps qu’on s’approprie, sur le temps d’observation. Quand on fait une préparation 500 avec Raphaël ou Benjamin Yvernay, on sait pas vraiment si ce qu’on met dans la terre ça marche, par contre on s’approprie un temps de causerie, un temps où on se déplace dans nos vignes, où on n’est pas dans un acte de travail, où on est plus dans un acte d’observation.
Ça nous permet de dire « ah tiens, j’avais pas vu ça », ou « tiens, je vais faire ça comme ça »…
Pour moi, la biodynamie c’est ça aussi.

C’est difficile de croire que tu puisses avoir 50 hectares de vignes, que tu aies des machines pour pulvériser spécialement des dynamisations, et que tu en marches même plus dans tes vignes.
Parce qu’en fait, la nouvelle agriculture c’est ça, c’est oublier que l’art du vigneron c’est aussi l’art du déplacement. C’est un métier de marcheur, vigneron. Tu marches, tu reviens au bout du rang… Tu marches pour aller nulle part, mais tu marches, beaucoup.
Moi je réinstaure ça avec le cheval, parce que du coup je suis dans la dynamique de marcher.

(…)

Les chevaux ils sont dressés, c’est à nous de nous corriger. Autant dans le langage que dans les gestes. Les gestes parasites et le langage parasite c’est assez terrible dans le monde du cheval.
(…)
Si j’ai besoin de retenir ma jument, je ferme mes doigts tout doucement, je descends le ton de ma voix comme si je m’enterrais dans le sol. Travailler avec le cheval, c’est une vraie plongée en soi. D’un point de vue émotionnel, il faut que tu sois stable. Faut que tu sois ancré, que ton centre de gravité descende là, faut que ce soit le bas du ventre, c’est comme un chanteur.

(…)

Il n’y a rien qui peut dire que tu peux pas être heureux avec quatre hectares de vignes. Ne pas avoir le temps de voir vivre ta famille, ne pas avoir le temps de voir tes amis…
Tu peux produire du bon vin, que tes vignes soient optimum…

NICOLAS DUBOST : Et tu fais des rendements, donc avec tes quatre hectares, tu peux vivre.
JULIEN MERLE : Je pense que la course à l’échalote elle est complètement illusoire. Et puis il va falloir qu’on se pose des questions sur la croissance, parce qu’il va falloir qu’elle s’arrête à un moment, la croissance. Par contre la croissance d’idées, non. La croissance dans le sens économique on n’en a pas forcément besoin. Il ne faut pas que le monde aille plus vite, il faut que les idées aillent plus vite. (…)
Une charrue comme ça tu l’as pour 150 ans, ce sont des objets qu’on se transmet depuis trois-quatre générations, et c’est encore fonctionnel. Ton tracteur à 100 000 balles dans trois générations il sera à la poubelle. Et il aura monopolisé du carbone pour sa fabrication, tout ça…

En fait, l’abandon de l’énergie animale ça a été très politique. [Avec le plan Marshall], un tracteur valait moins qu’un cheval, que Nougatine dressée. Et surtout, le monde paysan a perdu une certaine forme d’autonomie, sur la dépendance énergétique, sur la dépendance du savoir.
Le travail avec le cheval tu le transmets, c’est ce que j’appelle un savoir-faire. C’est de l’éducation populaire. Quand tu délègues ça à une forme de pensée, ça n’est plus à toi, et tu es dépendant, intellectuellement.
À l’heure actuelle, quand tu as un tracteur qui est blindé d’électronique, tu surjoues la puissance parce que tu es en capacité financière de te l’être acheté — enfin, tu t’es acheté un crédit, surtout — mais t’es incapable de le bricoler toi-même. Donc il faut que tu remettes la main à la poche pour le faire réparer, pour faire réparer les composants électroniques.
Alors que tout ce qui est autour du cheval c’est du savoir transmissible. Et ça, c’est tellement important. Pour avoir l’autonomie de pensée, pour avoir l’autonomie de travail. La paysannerie je ne l’envisage que comme ça. On a toujours tendance à être dans un monde sous perfusion.

Tant que les choses ont été mécaniquement simples les paysans se sont débrouillés, mais maintenant ils sont complètement dépendants de la technologie. Du coup ils ne sont plus tout à fait maîtres à bord.

(…)

Nougatine c’est une vraie rencontre. J’espère qu’elle va vivre très longtemps. J’ai peur de rencontrer un autre cheval, et de pas aussi bien m’entendre, parce que là ça marche bien, c’est une vraie coopération.

(…)

NICOLAS DUBOST : Aujourd’hui, on en arrive à ce qu’on craignait nous à l’époque, un modèle de bio industriel. Et on est dans un modèle qui n’est pas très logique : il faut que les mecs qui font du bon travail se justifient par des contrôles, alors que les mecs qui balancent de la chimie et polluent tout le monde, on ne leur demande rien.
J’en ai chié, quand j’ai commencé, en 2001. Je me faisais agresser dans les vignes. Il y a des mecs qui m’ont frappé dans les vignes.

JULIEN MERLE : Moi ça m’est arrivé l’hiver dernier encore.
Tout à l’heure tu parlais des jeunes urbains qui viennent chercher des bouteilles à la consigne. Il faut bien comprendre que c’est loin d’être la majorité. Il y a énormément de conservatisme dans les campagnes, et on est encore vus comme des parias.
Moi je suis pas un pionnier…
NICOLAS DUBOST : Mais c’est pas une question d’être pionnier. Les gens sont plus écolos en ville qu’à la campagne.
JULIEN MERLE : Ils sont plus informés. D’ailleurs, si tu remarques les vins qu’on fait, c’est pour ces gens-là.
Je trouve toujours ça assez condescendant quand on parle des « bobos ». Parce qu’enfin, si être bobo c’est être intelligent, penser à comment tu vis, penser à comment tu te déplaces, penser à comment tu manges, alors c’est pas péjoratif d’être un bobo. Tant mieux, et j’en suis un de la campagne, et ça me va bien. C’est toujours à celui qui fait un effort de se justifier de là où il habite, de comment il consomme, de pas faire n’importe quoi… Merde !
NICOLAS DUBOST : Mais tu sais, des produits bien faits comme tu le fais toi, ça appelle les gens à changer, et à voir autre chose. Quand ils vont goûter des vins comme ça, ça va amener à un étonnement, à une remise en question. Ça peut provoquer des choses. Je l’ai vu, je l’ai vécu avec des gens qui ne buvaient que des vins levurés, tu leur fous des vins en levures indigènes — moi je dis pas « vin nature », je suis pas fan du mot —, ils sont refaits. Une fois qu’ils tombent dedans, ils ne reviennent pas en arrière.

JULIEN MERLE : J’ai plus l’impression de faire de la biodynamie en remettant des bêtes dans les vignes qu’en allant faire une silice, même si c’est complémentaire. Dans le texte, Steiner dit : de la biodiversité. De la diversité dans vos fermes, de l’autonomie sur le fumier, de l’autonomie sur tout.
NICOLAS DUBOST : De la polyculture, c’est ça. Poly-élevage et polyculture. Plus un sol est équilibré et plus une plante est équilibrée, plus tu te passes de chimie. »

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