La radio du bon goût

Immerpif !

Julien Gangand s’est immergé dans les vignobles, curieux de mettre les mains dans la terre, manier le sécateur, fouler, monter un pressoir, suivre les vinifs… nous suivons ses aventures au fil de ses billets sous forme de journal (presque) intime.
Une série conçue et enregistrée par Julien Gangand.

Immerpif, ép. 7 : La mécanique des fluides

Julien revient sur un épisode qui l’a marqué à son arrivée chez Jacques Février : une mise en bouteille rythmique et entêtante.


Texte, son : Julien Gangand.
Montage : Laurent Le Coustumer.
Musique : Viralstreetdude, un track bien techno-mental d’Hubert, restaurateur à Lyon.

La mécanique des fluides Le temps passe, disais-je la dernière fois. Il file en effet ! Il file aussi vite que l’espace est contraint. Quoi de nouveau… Je suis toujours à Oudon, confiné. Un peu comme ce vin en bouteille, vivant mais confiné ! Revenons donc sur une activité d’il y a quelques semaines, oui, déjà. Quasi après mon arrivée chez Jacques, nous avons embouteillé, c’était une dernière fois avant que l’embouteilleur ne se mette en arrêt temporaire. Je ne souviens parfaitement de ces sons et de ces images. Un défilé, une progression régulière, un bruit entre mécanique et répétitif. Une vision un peu obsédante, des sonorités obnubilantes. L’idée m’est donc venue de solliciter Hubert pour le son. Hubert est restaurateur à Lyon. Quand il n’est pas devant son piano, il est derrière ses platines. Je pense encore une fois ici aux bars, resto, bistrots, cavistes qui sont comme toutes et tous dans une stressante expectative : gardez le moral, gardons le moral. Hubert m’a donc envoyé deux morceaux qu’il a confectionnés. Viralstreetdude me rappelle cette journée d’embouteillage. Banco, c’est la bande son que vous écoutez ! Mais revenons à nos bouteilles. La mise en bouteille c’est quoi ? C’est un peu comme une deuxième naissance pour le vin. Après la vendange a lieu la vinification et ensuite l’élevage. Quand l’élevage est jugé abouti par le vigneron, la mise en bouteille est envisagée. Jacques travaille en biodynamie, la mise en bouteille a donc été planifiée en fonction du calendrier lunaire. L’embouteillage a eu lieu le 17 mars, c’était un jour fruit. Le vin est donc au calme en cuve depuis la fin de la vinif’, le vigneron le surveille mais le laisse tranquille. Certains vignerons, avant la mise, peuvent effectuer un soutirage. Soutirer, c’est changer le vin de contenant notamment pour éliminer les particules qui se sont déposées au fond. Pour cette mise, il n’y en a pas eu. Le vin n’est pas non plus filtré, l’idée est de garder tous les éléments. On ne cherche pas à avoir un vin transparent, clair et obsessionnellement limpide. On veut du vivant ! Le pâté et le pain ont été achetés, la café du matin est bu, on prend une thermo, les bouteilles vides ont été livrées, les bouchons aussi. Au petit matin, la machine arrive. C’est un prestataire extérieur Le camion se gare dans la rue du hameau devant le chai… et un peu comme des camions de Transformers, des portes s’ouvrent, des blocs coulissent, des vérins stabilisent, des vitrines se déploient. Tout se met en branle, tout s’ajuste. On règle. On tire les tuyaux qui vont acheminer le vin depuis les différentes cuves. D’un côté, les palettes de bouteilles vides, de l’autre les Palox pour les réceptionner pleines. Chacun à sa tâche…. Répétitive. La machine est réglée, à nous de suivre la cadence… métronomique ! Ni plus rapide, ni plus lentement. Le vin coule, on le conditionne. A un moment l’esprit s’évade. C’est bruyant. Bruit de verre, bruit de fer ! Une soupape, un jet d’air, un souffle d’azote. La bouteille glisse sur le tapis, elle est enserrée, retournée, on dirait qu’elle virevolte. On la contient, on l’emplit. Pschitt. La bouteille suit son chemin, le verre est diaphane, on observe le niveau du vin monter… clap ! le bouchon est inséré, la bouteille est récupérée et couchée dans le palox. Je suis en bout en machine, je mets les bouteilles vides sur le tapis roulant. Je me mets en mode automatisme, mon esprit se met en veille avec alerte. Rester attentif en divaguant ! Je ne suis pas clubber mais je m’y imagine. Le bruit devient musique, les rythmes entêtant deviennent mélodies, les gestes deviennent chorégraphie. On est en plein jour, la fin de la nuit approche, dans ce club, je suis aviné. Le palox, le paddock m’attend, je suis plein, je me couche ! On m’interpelle, je quitte mon songe. La mise est finie !


Julien Gangand